Quelques notes de musique, qui virevoltent dans l'air.Du jazz. Elles se cognent contre les murs. Blancs, mais plus vraiment blancs. Blanc cassé peut-être. Blanc couleur usure du temps .On rentre dans une pièce, on pousse la porte, on inspire. On sourit aussi, ça sent la simplicité, le bonheur à deux. Un mélange de tabac, de canelle, de café noir, de basilic aussi. Dans un cendrier, sur une petite table basse, une cigarette pas finie. L'extrémité rougeoit, la fumée s'élève en volutes puis se perd. Entre les notes de musique. Il fait bon, ici, c'est joli.
Alors on avance un peu, on visite. Rentrer chez des gens qu'on ne connait pas. Violer leur intimité. Il n'y a rien de plus délicieux. C'est satisfaire un vice propre à la race humaine, la curiosité malsaine. Vouloir s'approprier chaque détail, en mettant les pieds sur leur tapis, en touchant les ustensiles dans la cuisine, ou les photos aux murs. S'octroyer le droit d'imaginer leur vie. Et trouver ça terriblement excitant.
Un couloir. Moquette couleur pêche. Les rayons de fin d'après midi se faufilent à travers les rideaux, créant un dégradé de couleurs chaudes, comme un soleil d'été.
Une porte au bout. A quelques mètres. On pose la main sur la poignée, faisant durer le suspense. On se prend pour Sherlok Homes. C'est jouissif -en fait-, ces gens ne sont pas là, ils sont ailleurs. Et pas à pas, on observe au microscope chaque parcelle de leur existence. Comme un plongeur qui rammène à la surface un trésor enfoui. On se sent puissant. On a l'pouvoir. Le pouvoir d'imaginer. D'imaginer qui ils sont. Leur âge, leur métier, leur sexe, leur orientation sexuelle. Leur cuisine préférée, leurs gôuts cinématographiques et musicaux.
Et puis tout doucement, on pénétre dans leur chambre. Un grand lit, accolé au mur. Draps défaits. En satin, mordoré. Un oreiller par terre. C'est le lit où ils font l'amour. Ils s'aiment certainement. Comme un couple normal. C'est le lit où ils ont fait l'amour, entre les notes de musique, les volutes de fumée, l'odeur du bonheur à deux, du basilic, du tabac, de la canelle.
On sourit. A quelques mètres devant soi, une commode. Quelques documents, des factures, certainement. On s'approche, on ne résiste pas. Une feuille rose. Encre noire. Ecriture tremblotante, d'homme ému.
"J'en aime une autre, je te quitte mon amour"
On s'est trompé. Il fait bon ici, ça sent le tabac, le basilic, la canellel le café noir. On s'est trompé. Il en aime une autre.