La tête dans les nuages et le soleil dans les yeux. Ses paupières qui s'ouvrent et qui se ferment. Frénétiquement. Ils sont beaux ses yeux au soleil, pourtant. Couleur ambre ou cognac. Il est beau au soleil. Quand les rayons mordent sa peau caramel. Ils y laissent leur trace. Elle aime le regarder. Allongés dans l'herbe qui pique. Ses paupières s'entrouvrent . Deux billes inondées de lumière, une fenêtre sur lui, sa porte de sortie, couleur ambre ou cognac.
Sa tête dans les nuages, la sienne sur son torse. Et ses mèches ébènes qui jouent avec les peluches de laine blanche de son pull. Elle le regarde. Comme toujours. Il ne le sait pas. Elle aime, terriblement. Ses lèvres à demi ouvertes, la force tranquille des traits de son visage tout ensommeillé.
Son regard se pose sur la balançoire du jardin. Elle est née avec la maison celle là. Plantée au milieu de la pelouse. Ballotée par le vent. Et le bruit qu'elle fait. Ce bruit , il lui rappelle l'éternité. La brise qui taquine les chaines rouillées par le temps, comme un milliard de rires d'enfants. Comme elle, comme lui , assis sur cette balançoire 5 ans plus tôt. Ils passaient des heures, des après midi d'été entières, pieds nus, sa robe à fleurs qui dansait.
Elle aurait voulu voir naître l'ambiguité. Cette ambiguité, arrivée tout doucement. Comme un chuchotement, un frisson glacé. L'addition démoniaque de leur enfance respective passée ensemble et de leur adolescence qui arrivait à grands pas, tirant derrière elle l'ombre pesante de l'envie.
L'envie qui l'attrape et la serre fort. Beaucoup trop fort. L'envie qui arrache les rubans roses de ses cheveux, l'envie qui décoiffe cette fille trop sage. L'envie qui rendent leurs gestes, lourd, terriblement lourds de sens. L'envie qui l'atteint, qui l'étreint, qui la berce et la secoue.
Il dormait cette fois, pour de bon. Insensible à l'orage chimique qui agitait les méninges de celle dont il tirait les nattes dans la cour de l'école. Celle à qui il avait offert une bague en plastique le jour de son anniversaire. Celle avec qui il dormait à la belle étoile, les nuits de juillet, sur l'herbe épaisse et sèche. Qui pique quand on s'y frotte. Celle avec qui il volait des caramels chez la marchande. Mais c'était fini, tout ça. Elle avait changé, et lui aussi. Il ne la reconnaissait plus, le trait de crayon qui barrait ses yeux bleu, et les bosses que faisaient ses vêtements à certains endroits.
Et il étaient là, deux étrangers. La tête dans les nuages, le soleil dans les yeux. Sur l'herbe épaisse et sèche. Qui pique quand on s'y frotte. A des années lumières de la balançoire de leur enfance.


